La couv' du dimanche/Littérature

La couv’ du dimanche: « Servir le Peuple » de Yan Lianke

servirlepeuple

Dans la vie, ce qui me plaît c’est interpréter les couvertures des livres, oui je sais : il  y a plus palpitant comme passe-temps. Mais je voulais essayer quelque chose de nouveau. Alors, plutôt que de vous présenter le livre dans un  format classique, j’aimerais commencer par sa couv’ qui, parfois vous le verrez, peut en dire long sur le contenu. Cela ne vous dispense pas bien-sûr de lire le livre, d’ailleurs je vous somme de lire ce livre, si vous ne le faites pas vous risquez de passer à côté de quelque chose de fort intéressant! 😉

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Connaissez-vous l’adage: on ne juge pas un livre d’après sa couverture? Et bien là, on va faire le contraire. Enfin, plutôt que de juger – ce qui serait stupide – le livre à sa couverture, je vais essayer de faire ressortir ses sujets principaux en l’analysant. Et vous montrer par la même occasion que les images sont soigneusement choisies par les éditeurs.

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Tout d’abord, analysons les éléments qui sautent le plus aux yeux (les plus mingxian 明显 quoi) : un portrait en filigrane d’un jeune Mao Zedong sûr de lui auréolé par des rayons de soleils jaunes et rouges. Pas de doute possible, le portrait en plein centre de la couverture nous donne le sentiment que l’histoire a un lien inéluctable avec la Chine maoïste, son héroïsme, sa prestance, son caractère révolutionnaire tourné vers nous. Mais… que voyons-nous là?! Le support du portrait sacré, son drapeau jaune inondé de lumière est… une robe de femme. Et pas n’importe quelle robe : une robe échancrée et moulante portée par des formes généreusement suggestives. Paradoxe. Pourquoi lier l’époque maoïste si puritaine et croulant sous les interdits – de jeunes gens a-mariés ne pouvaient en aucun cas, se tenir par la main, sous peine de répression violente – avec la figure d’un corps de femme emprunt de sensualité? Ah! Ce roman va nous parler d’amour charnel interdit! Les mains rouges posées sur les hanches de la jeune femme sont-elles les siennes, rendant compte d’un caractère décidé ou les mains de son amant?

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Vous l’aurez compris : « Servir le Peuple » mêle sexe et acte politique.

Ce titre est lourd de sens, l’auteur  reprend une citation célèbre en Chine : « Servir le Peuple », en chinois 为人民服务 Wei renmin fuwu. Citation qui provient directement de la bouche de Mao Zedong lui-même, lors du discours du 8 septembre 1944 dans un contexte de guerre sino-japonaise  (1937 – 1945), où dans un discours de réconciliation du peuple avec les figures communistes du pouvoir, il prône l’importance du peuple avant toute chose, « il faut mourir pour le peuple » 我们为人民而死,就是死得其所. Selon lui, la mort d’un homme du peuple est plus lourde que le Mont Tai, tandis que dans les pays capitalistes ennemis, la mort d’un homme du peuple est plus légère qu’une plume.

Servir le Peuple

Mao, dans la lignée de Marx, Engels, Lénine et Staline. Caractères chinois : Servir le Peuple (wei renmin fuwu)

Mais Yan Lianke détourne cette citation sacrée (même encore aujourd’hui, bien que la figure de Mao Zedong soit maintenant controversée en Chine) avec ironie :

« Servir son supérieur hiérarchique, c’est servir le Peuple ».

Si dévoué à ce dogme fétiche, un jeune soldat de l’armée rouge dans les années soixante-dix se retrouve dans une situation quelque peu incongrue : la femme du général lui fait des avances. Une question le ronge alors de l’intérieur : comment servir la belle sans trahir ses idéaux ? Saura-t-il servir le Peuple comme il se doit ? Yan Lianke nous offre ici un roman terrible où la passion charnelle est un acte politique d’un grand sérieux et d’une folle ironie.

« Servir le Peuple »

Auteur: Yan Lianke (1958 – )

Parution: Chine (2005) – France, Philippe Picquier (2006)

Titre original : 为人民服务 Wei renmin fuwu

Traduit par : Claude Payen

Post scriptum: voici deux autres couvertures : l’une française, l’autre taïwanaise. Nous pouvons remarquer que les deux couvertures françaises mettent en scène la femme dans des poses très sexy contrastant avec la figure de Mao Zedong; tandis que la couverture taïwanaise nous montre un homme (probablement le héros) au corps à demi-caché, de plus, si il y a bien un homme en uniforme dont le sourire contraste avec la mine fermée du personnage nu, sa casquette ne nous permet pas de montrer que le militaire est bien Mao ou non, ambiguïté ou mauvaise interprétation de ma part? Dans les trois cas, il n’y a que deux personnages sur chaque couverture, l’un exhibant son corps -de manière volontaire ou involontaire-, l’autre en uniforme riant aux éclats. La deuxième couverture française mise sur une figure de femme lascive qui regarde en coin avec attention une personne hors cadre, qu’y a-t-il donc dans ce regard? La couverture taïwanaise mise plutôt sur le corps d’un homme dont le détournement de tête reflète son état psychologique, se sent-il coupable? Rejette t-il quelque chose?

Je vous laisse à vos interprétations.

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