Société

Dossier spécial : Les jeux vidéo en Chine

     Le jeu vidéo en tant qu’objet culturel prend une place de plus en plus importante dans nos sociétés, notamment depuis la sortie de la Wii en 2006, qui a eu le mérite de démocratiser le jeu et de le rendre accessible à tous, lui qui était jusque alors considéré comme un média de niche et de passionnés. Aujourd’hui, tout le monde joue, que ce soit sur consoles de salon, PC ou smartphones et tablettes. Une étude du CNC a révélé qu’en France en 2014, 71,2% des 6/65 ans jouent aux jeux vidéo, avec un âge moyen de 31,5 ans. Mais si nous jouons tous, les pratiques sont très diverses.
     À l’E3 (le plus grand festival de jeux vidéo au monde) cette année, c’est encore le Japon et les États-Unis qui ont été à l’honneur. Les deux pays trustent depuis longtemps le classement des pays les plus gros producteurs : il n’y avait que 3 éditeurs étrangers dans le top 20 en 2013. Les grands éditeurs japonais sont réputés pour leurs RPG et jeux de combats, souvent très ancrés dans la culture locale. Cette production vidéoludique participe au rayonnement culturel du Japon à l’étranger, au même titre que les mangas et les animés. De nombreux festivals sont dédiés à cette culture atypique, dont la Japan Expo qui s’est déroulée récemment à Paris.
     Malgré le récent développement économique de la Chine et le dépassement du Japon en terme de puissance économique, l’influence culturelle japonaise reste bien supérieure à celle de la Chine, particulièrement en terme vidéoludique. C’est d’ailleurs en partant de ce constat que ce blog même a vu le jour – afin de faire rayonner un peu plus la culture contemporaine chinoise en Occident. La pop culture chinoise est quasiment inexistante en France, et son soft power se limite souvent à sa culture traditionnelle (calligraphie, poésie, taiqichuan…).
     Pourtant, et même si elle s’exporte peu, cette pop culture existe. Les Chinois comme les Français aiment jouer aux jeux vidéo. Mais quelles habitudes ont ces joueurs en Chine ? À quoi jouent-ils, et sur quelles plateformes ? C’est à ces questions que nous essaieront de répondre ici.

Comment joue t-on  ?

Interdiction des consoles

     Premier constat : pas de « Call of Duty » ou de « Fifa » en Chine. La raison en est simple : les jeux et consoles auxquels nous jouons ont longtemps été interdits en Chine, bien qu’ironiquement les usines qui produisent certaines de ces consoles sont en Chine. Ce n’est que le 7 janvier 2014 que l’interdiction -qui a duré 14 ans- de commercialisation de consoles étrangères qui empêchait Sony, Microsoft et Nintendo de pénétrer le marché chinois a été levée. À l’époque, le gouvernement avait invoqué la protection de la santé mentale des jeunes et la préférence nationale.
     Cet état de fait a néanmoins été loin de décourager les joueurs chinois. La levée de l’interdiction était attendue de longue date par les constructeurs puisque le marché chinois représente non moins que le 3e marché du jeu vidéo en termes de chiffres d’affaires ! En 2013, les jeux vidéo ont représenté en effet environ 10 milliards d’euros de chiffre.
     Mais alors si les consoles que nous connaissons sont interdites : comment les Chinois jouent-ils ? Malgré l’interdiction, le marché des consoles représente quand même la moitié des revenus du jeu vidéo en Chine, grâce à plusieurs phénomènes :
– la création de consoles adaptées pour ce marché : Nintendo, a entre autres, produit la iQue, supposée plus sécurisée. Cette console ne coûtait que 60$, et était par conséquent plus adaptée au marché chinois. La Nintendo DS a également été produite dans une version adaptée.
– l’importation illégale : certains magasins se sont spécialisés dans l’import illégal de consoles étrangères, mais cela reste marginal, notamment à cause de la non traduction des jeux. En général, ces consoles sont piratées et encouragent le marché gris de jeux, ce qui ne rapporte rien au constructeur et nécessite une certaine connaissance du matériel.
– le passe-droit : l’interdiction d’importer n’a pas toujours été respectée, et Sony a pu lancer sa PS2 en 2004 mais à cause du piratage, le lancement fut catastrophique. La PSP a également joui d’un petit succès. Microsoft a quant à lui uniquement lancé sa Xbox à Hong-Kong.
– la contrefaçon qui a produit des consoles bon marché tels que la Vii, copie de la Wii de Nintendo.
– la production de consoles locales, notamment par Foxconn (le producteur de l’iPhone).
IQue-Player

Prédominance du jeu en ligne

     En conséquence de ce marché console morcelé, un énorme marché du jeu PC en ligne s’est développé dans l’Empire du Milieu. Les MMO et les applications sont légion, malgré les tentatives du gouvernement pour les limiter. Le pays est le premier marché mondial du jeu en ligne. Cela représente une manne financière énorme, puisque même si ces jeux peuvent être free-to-play, ils nécessitent souvent de passer à la caisse pour acheter de nouveaux équipements et avancer dans le jeu.
     La culture cybercafé a été particulièrement forte en Chine, même si elle tend à diminuer du fait que de plus en plus d’internautes ont leur propre équipement. Ces photos de joueurs en ligne penchés sur les claviers dans des salles sombres et enfumées ont fait le tour du web. Souvent, les jeunes allaient y fuir la supervision des parents : les histoires d’enfants qui manquent l’école pour aller jouer sont d’ailleurs, assez populaires en Chine. Des histoires de jeunes adultes commettant des larcins pour assouvir leur addiction ont également fait les unes locales. Des centres de désintoxication ont même été ouverts.
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    La communauté de joueurs ressemble peu ou prou à celle des internautes. Elle est donc jeune (18-30 ans), éduquée, urbaine. Les joueurs sont massivement des hommes (environ 75%).
     Aujourd’hui, les joueurs les plus avertis s’éloignent cependant du marché internet ou mobile afin d’avoir accès à des jeux plus diversifiés et à une expérience plus complète. Certains joueurs reconnaissent que les jeux en ligne donnent l’impression de « ne jamais finir et d’être une perte de temps ». Toujours est-il que selon les joueurs, le jeu en ligne restera le plus populaire en Chine pour encore quelques temps car il est facilement accessible à tous.
SportVii

À quoi joue t-on ?

« Des jeux historiques, mythiques, culturels etc… » 
     Alors les Chinois, sont-ils plus friands de shooters à la « Call of Duty » ou de RPG à la « Final Fantasy »  ? Même si des simulations de guerre tels que Counter Strike sont populaires parmi les étudiants, les Chinois délaissent traditionnellement les FPS au profit des jeux de stratégie en temps réel comme « Starcraft » et des MMORPG. Les MOBA sont massivement joués, avec « League of Legends » et « Dota 2 » en tête. Toutes sortes de jeux ‘browser-based’ comme les jeux de course et de rythme sont appréciés. Il est également fréquent de voir les Chinois jouer à des jeux sociaux. Des jeux aussi simple que le mah-jong ou les jeux de cartes deviennent des terrain de compétition virtuels féroces. Sur mobile, les jeux les plus joués sont plus semblables aux nôtres : avec, par exemple, des « Angry Birds », « Plant VS Zombies » ou autres « Fruit Ninja ».
     Il y a quelques années, un des jeux les plus populaires parmi les jeunes Chinoises était le jeu de danse « Jing Wu Tuan ». C’est un jeu du développeur shanghaien 9you (Nineyou) qui revendiquait en 2010 sur son site plus de 380 millions de comptes d’utilisateurs. Les garçons s’adonnent massivement à « World of Warcraft », qui selon Daniel H. Vlad, analyste senior pour les secteurs du jeu en ligne et du commerce électronique à JLM Pacific Epoch à New York, est le «seul jeu occidental à avoir vraiment du succès» en Chine.
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Age of Wulin

   Le spécialiste estime que les éditeurs étrangers ne s’adaptent pas aux spécificités du marché chinois. Les jeux ne seraient pas assez mis à jour, pour des joueurs dont le temps de jeu est bien supérieur à celui des Occidentaux. «Les Chinois aiment les jeux historiques, mythiques, culturels, de courses, de danse, de sport», explique Lisa Cosmas Hanson, spécialiste de l’industrie du jeu vidéo. La production locale représente 60% du marché et est dominée par 3 acteurs principaux. « Fantasy Westward Journey » de Netease et « Zhengtu Online » par Gian, ont mené la croissance du marché à la fin des années 2000. La plupart des MMO produits localement ne sortent pas des frontières du pays. Les experts estiment que le développement du jeu en ligne s’est fait grâce au coût relativement bon marché de l’heure de jeu dans les cybercafés.
   À cause de l’interdiction des consoles, le marché du jeu d’arcade est également florissant en Chine. Les jeux de combat y sont particulièrement populaires. Des jeux PC ou mobiles tels que « Angry Birds » ou « Plants VS Zombies » y sont illégalement portés. Le seul jeu chinois à s’être assez bien exporté est probablement « Happy Farm » , transformé en Occident en « Farmville ».
Chine, source d’inspiration ? 
     Même si son monde vidéoludique reste assez fermé à l’étranger, la Chine et sa culture n’ont eu de cesse d’influencer les game developpers. Les jeux de stratégie tels que « Age of Empires » ou « Civilization » permettent depuis leurs débuts d’incarner les grandes dynasties chinoises. Le célèbre « Age of Wulin » est un jeu en ligne multiplayer qui emmène le joueur dans la Chine ancestrale (Saille Game chinois). Dernièrement, la série à succès « Assassins’s Creed » a produit un opus dont l’intrigue se déroule en Chine. De plus en plus de wargames se déplacent du Moyen-Orient ou de la Russie vers la Chine, reflétant également, une certaine paranoïa américaine envers la Chine. C’est notamment le cas du dernier « Battlefield 4 » et de son extension « China Rising ». Citons également la série de beat’em’all japonais « Dynasty Warriors » qui plonge le joueur en pleine Chine médiévale.

 La suite ?

Alors, l’ouverture du marché chinois aux consoles étrangères est-elle une aubaine pour les constructeurs ? Oui mais. Oui, car ils vont gagner en visibilité, mais l’exportation va être compliquée. Elle se fera obligatoirement via la zone de libre-échange de Shanghai, avant d’être redistribuée dans le reste de la Chine. D’ailleurs, cette zone a été créée pour trois ans, et si elle venait à ne pas être renouvelée, l’interdiction sur les consoles étrangères pourrait être remise en vigueur. Ensuite, les consoles devront être validées par le ministère de la Culture, et les jeux devront répondre à certains critères comme la non-violence. Enfin, les constructeurs devront encore faire face au piratage endémique dans le pays. L’expert Frank Yu estime que même si les gens achètent la console, ils continueront de pirater les jeux et d’acheter via des périphériques non officiels.

     Microsoft a lancé sa Xbox One sur le marché chinois le 23 septembre 2014. L’entreprise de Redmond s’est associé avec JD.com, numéro 2 chinois du commerce en ligne. Cependant, le prix d’environ 600 dollars destine la console à un public limité particulièrement aisé financièrement. Quelques mois après le lancement, les résultats sont très décevants pour Microsoft. La PS4, lancée en mars, l’aurait déjà dépassé en terme de volumes.
      En attendant avec l’ouverture de la Chine, on peut s’attendre à ce que de plus en plus, ce soit la Chine qui vienne à la rencontre des joueurs. Il y a fort à parier que les jeux exportés seront de plus en plus nombreux ces prochaines années. Affaire à suivre.
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Sources :

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