Cinéma

Le cinéma chinois en France, le cinéma français en Chine : interview de Chloé Rui GUO

Être consultant dans le monde du cinéma

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Bonjour Chloé Rui GUO, vous êtes représentante du film « The Monkey King 2 » en France, mais pas que, parlez-nous un peu de votre métier.

Je dirige une entreprise de consulting « Chloé G Culture » qui accompagne des clients/projets chinois dans le domaine de l’audiovisuel en France, et aussi des clients/projets français en Chine. Mon entreprise gère le marketing, la stratégie, la promotion et le développement de projets de A à Z, c’est-à-dire que nous travaillons au niveau de la distribution, de la post-production, de la coproduction, mais également en tant qu’agent artistique.

Qu’est-ce qui vous a décidé à créer cette entreprise ?

Chloé-Rui-Guo

Chloé Rui GUO

Tout d’abord, j’aime les challenges. Dans mes expériences précédentes, j’ai travaillé dans l’audiovisuel sur tous les niveaux ; j’ai décidé, un jour, de monter une entreprise qui accompagne les acteurs de l’audiovisuel de A à Z (excepté la production). Il me semble que cette initiative n’est pas commune en France, car l’accompagnement au niveau de la distribution, la post-production, la coproduction, et l’agence artistique y sont habituellement séparés, ce qui n’est pas le cas en Chine ; là-bas, ces services sont proposés comme un package, les acteurs de l’audiovisuel chinois sont donc plus habitués à ce type d’organisation « tout-en-un ».

Par exemple, il a semblé normal au distributeur China Lion que j’accompagne le film « The Monkey King » de A à Z. J’ai même traduit le sous-titrage du film ! J’ai cherché et négocié pour eux le distributeur exécutif en France, puis géré la relation avec la presse chinoise, l’ ambassade et organismes culturels, monté l’avant-première en invitant les talents français comme, Loan Chabanol et Philippe Muyl. J’ai également géré la relation entre le distributeur international China Lion (chinois) et le distributeur français exécutif, fait le reporting pour le distributeur chinois China Lion, qui a l’habitude de faire des sorties simultanées de films chinois à l’étranger. C’était d’ailleurs la première fois qu’un film chinois sortait en simultané en France.

Ce n’est pas trop dur de servir d’intermédiaire à la fois pour les agences françaises et chinoises ?

Avant, je travaillais pour et ne représentais que les Français dans leurs développements sur le marché asiatique, il n’y avait que 2 rôles : les Français et les Chinois/Asiatiques. J’ai travaillé 9 ans comme ça. Mais maintenant il y a trois rôles: les Français, les Chinois, et mon entreprise en tant qu’intermédiaire.

Le fait de travailler pour les deux change complètement la donne, il y a beaucoup de choses à prendre en considération sur le terrain : je dois non seulement effectuer les missions que mes clients m’ont confiées, mais je dois aussi m’assurer que la communication et les relations entre les deux acteurs qui ont des cultures très différentes se passent bien. Avec différentes méthodes de travail et de façon de penser, il est difficile de contenter tout le monde dans un business, il faut beaucoup de patience et de techniques.

Sur quels autres projets avez-vous travaillé ?

J’ai travaillé sur des projets de coproduction et de distribution des films français en Chine. Mon rôle consistait à trouver des coproducteurs chinois, pré-vendre le film auprès des distributeurs chinois, rechercher des financements pour les projets, etc… .

Puis, je travaille également sur la production de nouveaux talents chinois en France, et de talents français en Chine, qui souhaitent développer une carrière internationale. J’assure, par exemple, la promotion de Loan Chabanol en Chine (l’actrice de Transporteur 4 de Luc Besson), et aussi d’autres talents français dont des réalisateurs, des techniciens de long-métrage… . Il y a de plus en plus de nouveaux talents français qui s’intéressent à la Chine, et non plus seulement au niveau local. Je me concentre sur trois lieux : la Chine, la France et les États-Unis (Los Angeles). Au Beijing Festival il y a 3 ans j’ai appris de la bouche des officiels que j’étais « Chloé, premier agent artistique du film chinois en France » ; je ne le savais pas avant ! (rires). J’assure également la promotion de réalisateurs chinois à Cannes.

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Les talents français en Chine

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A votre avis, pourquoi les talents français s’intéressent-ils de plus en plus à faire leur promotion en Chine ?

Loan Chabanol

Loan Chabanol

Ah vous savez, maintenant ce ne sont pas que des talents français ; avant, tout le monde voulait aller aux États-Unis, on pensait « American Dream », maintenant on parle de « Chinese Dream ». La différence entre les Français et les habitants des autres pays d’Europe, c’est qu’ils sont très sinophiles, et s’intéressent aux films chinois. Entre la France et la Chine, les alumnis sont très développés. En Chine, on a quelques ambassadeurs français très populaires comme Juliette Binoche, Sophie Marceau, Depardieu, Catherine Deneuve. Mais en même temps, au niveau de l’âge, il manque une nouvelle génération, en particulier dans le domaine des films de Kung Fu.

Cependant, il y a quelques difficultés : il est difficile pour les artistes français de connaître les attentes des spectateurs chinois, car les méthodes sont très différentes et qu’il y a des barrières culturelles pour comprendre les films. Autre point, les Chinois sont habitués aux adaptations de films de type américain ; ils ne sont pas familiarisés avec le cinéma français. L’adaptation d’un public à un type de film prend du temps. Il ne faut pas oublier que les clichés français sont très ancrés en Chine : le romantisme, les parfums, les jolies femmes, la lavande… et cela se ressent dans le cinéma mettant en scène la France qui sort en Chine.

Cela pourrait se résoudre par des coopérations franco-chinoises, en palliant les points faibles des uns et des autres et en mettant en avant les points forts. Par exemple, dans le domaine de la post-production les Chinois manquent d’imagination, mais les Français sont très forts au niveau de la création et de la technique. Les Chinois peuvent apprendre des Français les techniques 3D/VFX, mais aussi le tournage / post-production en Réalité Virtuelle (VR360°).

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Les films chinois en France, les films français en Chine et la coopération franco-chinoise

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Le Promeneur d'oiseauDonc, en perspective, à l’avenir, pas mal de coproductions et de coopérations franco-chinoises dans le domaine du cinéma ?

Depuis 2010, les deux pays ont signé un accord officiel de coproduction, plus de 5 coproductions officielles ont été réalisées depuis : la première c’était « Le Promeneur d’Oiseau » de Philippe Muyl, qui est d’ailleurs le premier réalisateur étranger à avoir représenté la Chine aux Oscars. Aussi, il y aura bientôt le nouveau film de Wang Chao « A la recherche de Rhomer » qui va sortir en France. De plus en plus de projets de coproductions sont en cours, soit à la fois à l’initiative des Français, ou des Chinois.

Cinq depuis 2010, ça fait un par an en moyenne…

En réalité, ça fait peu, pourquoi ? En fait, il faut comprendre qu’il y a des barrières de compréhension au niveau des scénarii, c’est difficile d’intéresser les deux côtés. Et puis il y a le côté plus terre-à-terre des calculs de financements, du nombre de techniciens, de castings etc… C’est un gros travail qui prend du temps. Mais au fur et à mesure, je pense que les deux cultures vont mieux se comprendre mutuellement, diminuer leur distance, et cette compréhension mutuelle va engendrer une dynamique.

En France, les films chinois qui sortent au cinéma sont promus par le nom de leurs auteurs : Zhang Yimou, Wong Kar Wai, Hou Hsiao Hsien, Tsui Hark (dont c’est le grand retour ces dernières années), et Jia Zhang Ke, parmi ces films de réalisateurs qui ont une empreinte cinématographique aussi forte et unique, pensez-vous que les films de réalisateurs moins connus peuvent diversifier le paysage des sorties de films chinois en France à l’avenir ?

Je pense qu’une meilleure compréhension mutuelle des codes culturels via le cinéma est une solution ; des films disons « plus commerciaux » pourront sortir en France, sans faire d’ombre aux films d’auteurs non plus. Les Français, surtout dans les grandes villes, sont friands de films d’auteurs et c’est une bonne chose ; peut-être que permettre la sortie de films aux genres plus diversifiés pourrait toucher plus de publics. Et si les films plaisent, les publics en redemanderont encore. Aussi, n’oublions pas que les films commerciaux chinois sont une manière de « updater » les tendances et les modes chinoises actuelles. Grâce à ces films, les Français, mais aussi les Chinois à l’étranger, pourraient avoir une vision complémentaire et renouvelée, « updatée » de la société chinoise, car ils manquent de certains codes pour comprendre la Chine moderne qui se transforme très rapidement.

Detective Dee 2Selon vous, les sorties de films de type blockbuster chinois comme « Detective Dee », « La Bataille de la Montagne du Tigre », et « The Monkey King 2 » vont augmenter ?

Ça dépendra de la demande des spectateurs français, mais il ne faut pas oublier qu’en France il y a aussi des Chinois de l’étranger (huayi) qui sont très demandeurs de ce type de films, c’est une manière pour eux de se connecter à leur pays natal. Il y a aussi un certain nombre d’amis étrangers qui commencent à s’intéresser à la culture chinoise.

En France, il y a des acteurs qui permettent de développer le cinéma chinois, comme le Festival du Cinéma Chinois en France et le Festival du film chinois à Paris, ainsi que d’autres organisations culturelles…

Oui, ça nous aide beaucoup et on est content qu’il y ait de telles structures pour accueillir les films chinois en France : films d’auteurs, films patrimoniaux et commerciaux.

Mais c’est vrai que peut-être les films français qui sortent en Chine sont moins fréquents que les films chinois en France ?

En fait, pour les films français en Chine, le contexte est un peu différent, car en Chine pour protéger le marché local, il y a des quotas d’importation des films étrangers, plus restrictifs pour les sorties en salles, un peu moins pour les droits de sorties VOD/SVOD/IPTV/Mobile. Après, certaines organisations, comme Unifrance qui fait la promo des films français à l’étranger organisent le festival du film français en Chine.

Parlez-nous un peu des quotas…

En Chine, on sort 64 films étrangers par an, 30 films non partagés au box-office et 34 partagés au box-office. Parmi ces 34 places, il y en a pour 20 films américains et d’autres pays, et 14 films américains Imax / 3D. Il y a une prédominance des films américains parmi les films étrangers qui occupent le marché. Mais si on regarde en France, les films américains sont là aussi, ils sont partout parce qu’ils sont plus faciles à comprendre etc… . Les films américains et étrangers occupent une grande part du box-office chinois. Par exemple, en 2014, 46 %, en 2015, 40 %. On est obligé d’instaurer des quotas pour protéger les films chinois et la production locale. Si on regarde ce qu’il s’est passé en Corée ou à Taiwan, ils n’ont pas de quotas, les films étrangers envahissent le box-office et ils n’ont pas su protéger leurs films.

Le Dernier LoupDes réalisateurs français représentent la Chine aux festivals avec des films franco-chinois, par exemple, Philippe Muyl a représenté la Chine aux Oscars en 2014 avec « Le Promeneur d’Oiseau », et Jean-Jacques Annaud a failli représenter « Le Dernier Loup » aux oscars également, mais a été refusé car considéré comme « pas assez chinois ». Qu’ont ressenti les Chinois face à la nouvelle ?

Moi je n’ai pas vraiment compris pourquoi il avait été refusé, d’autant que le film qu’il représentait est tiré d’un roman chinois (« Lang Touteng » ou « Le Totem du Loup ») ; en Chine la décision n’a pas été comprise non plus, Jean-Jacques Annaud est très populaire et apprécié. Ça a été une surprise. Je ne peux pas vous l’expliquer. A la place un autre film « Go away, Mr Tumor » (《滚蛋吧!肿瘤君》) a été sélectionné, un très bon film avec une vision chinoise très prononcée ; pour les oscars, au final, peu-importe la nationalité du film, pourvu qu’il ait une dimension internationale, ce qui était le cas avec « Le Dernier du Loup ».

LucyPour les Chinois, est-ce que la nationalité du réalisateur compte quand ils vont voir un film?

Non pas vraiment, c’est l’histoire qui prime. D’ailleurs certains réalisateurs français sont considérés comme américains. Luc Besson, beaucoup de monde en Chine pense qu’il est américain par exemple, parce que sa façon de réaliser ses films est très américaine, on n’a pas l’habitude d’associer ce genre d’histoire à un film français.

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Les tendances du cinéma en Chine et son internationalisation

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En Chine est-ce qu’il y a un genre de film qui marche particulièrement bien aujourd’hui ?

En réalité le marché chinois change très vite, les goûts des spectateurs aussi ; par exemple, depuis deux-trois ans, les films à petits budgets qui racontent la vie quotidienne de personnes (genre slice of life ou tranche de vie ndlr), les mémoires des adultes nés dans les années 1970/1980, sont très populaires. Le film « So Young » de Zhao Wei est représentatif de cette tendance. Ces films aident la génération 70/80 un peu perdue entre deux mondes (le fossé générationnel est énorme en Chine) à s’identifier, à trouver une place, avec des questions existentielles sur la vie.

So Young

So Young

Autre mode, de plus en plus d’acteurs réalisent des films, aussi les chinois ont-ils besoin de venir regarder des stars ; s’il n’y a pas de stars, le film marchera moins. Il faut comprendre que la moyenne d’âge des spectateurs qui vont au cinéma est très jeune, le spectateur moyen a entre 19 et 23 ans, les gens sont là pour se détendre, voir des stars, rire, se soulager après des années de préparation intense pour l’examen d’entrée à l’Université.

Autre point, on me demande souvent pourquoi les Chinois ne sont pas très doués au niveau artistique. C’est juste que les villes de 3e et de 4e rang comptent beaucoup en Chine ; là-bas, la demande des films de divertissement est très importante en plus de croître, et cela se ressent dans les statistiques du box-office, ce qui fait que l’industrie du cinéma répond à cette demande ; c’est plus une question de réponse à la demande qu’une question de lacune artistique en soi, même si les scénaristes vraiment créatifs sont rares.

Qu’en est-il de la SARFT (organisme chargé du contrôle et de la censure des films en Chine) dans le processus de sortie des films chinois ?

Du moment qu’un film est validé par l’organisme, il peut sortir, le problème est en amont de la validation. Tant qu’un film est validé, la SARFT ne gère pas trop la destination des pays dans lequel le film va être vu. Par contre, il y a l’obligation d’insérer des sous-titrages chinois dans les films, donc, quand un film chinois sort à l’étranger en VO il y a souvent deux sous-titrages, en chinois et dans la langue du pays de sortie du film.

Selon-vous, pourquoi la Chine a-t-elle besoin de représenter son cinéma à l’international et quels sont les enjeux de cette représentation ?

Zhang Yimou Coming Home à Cannes

Zhang Yimou et les acteurs de « Coming Home » à Cannes, 2015

Je pense que c’est un besoin mutuel entre la Chine et les autres pays ; par exemple, entre la Chine et la France, il y a de plus en plus d’échanges économiques, commerciaux et culturels, dont le cinéma est une partie importante ; en France le cinéma est le 7e Art, les gens qui s’intéressent à la Chine vont voir des films chinois ; quant au cinéma chinois, il est encore jeune, mais il a besoin d’être reconnu à l’étranger et de faire comprendre la culture chinoise auprès des amis étrangers. C’est une tendance qui se développe naturellement.

Est-ce que c’est aussi une manière de rivaliser avec les États-Unis ?

Les professionnels du cinéma chinois et les spectateurs se rendent compte que le cinéma américain a une part très importante dans les autres pays, y compris la France ; et du coup, les professionnels chinois cherchent à regarder vers d’autres pays, vers l’Europe notamment pour les tournages ; mais ils n’ont pas une idée précise de la France, car elle a des concurrents comme l’Italie et la République Tchèque qui ont des offres similaires. Il faut comprendre que pour les Chinois, faire un tournage en France, en Italie, en Rep. Tchèque ou en Angleterre, le background est le même, les spectateurs ont une idée de l’Europe mais ne distinguent pas ces différents pays. Au final, c’est le coût qui va les faire trancher. Je pense que s’il y avait une coopération de ce côté-là entre les professionnels chinois et la France, ce serait encore mieux.

Toute à l’heure vous avez dit que les Français étaient cinéphiles et aussi sinophiles ; vous pensez que le fait que de plus en plus de Français s’intéressent à la Chine va entraîner une mode, une dynamique vers la culture chinoise ?

Ça fait 13 ans que je vis en France, avant les Français me demandaient de quel pays je venais, maintenant ça a changé, on me dit « Ah ! Tu es chinoise? ». On entend le mot « Chine » partout, côté voitures et produits de luxe, ce sont les Chinois les gros clients, le marché français connaît bien les touristes chinois. Après, il y a des avis positifs et négatifs ; chacun garde son avis, mais les Français qui essayent de comprendre la culture chinoise sont de plus en plus nombreux. Il y a encore du « Ah, c’est du made in China », mais il ne faut pas oublier que les Chinois achètent chez Airbus maintenant et qu’il y a également de plus en plus d’investisseurs chinois en France, comme Wanda Group qui a signé avec Auchan Group pour créer un parc à thème de 3 millions d’euros ; il y a désormais du pouvoir d’achat de leur côté. Aussi, il y a de plus en plus de Français qui vont en Chine, qui s’expatrient et restent là-bas. Moi, j’adore la culture française donc je reste ici, mais je peux comprendre les deux points de vue. Ce qui est bien c’est un équilibre des échanges des deux côtés.

Merci beaucoup pour toutes vos réponses claires et fournies ; on voit que vous êtes passionnée par votre travail et ça fait plaisir à voir !

Interview réalisée par Agnès Talène pour CN KICK.

En savoir plus :

Unifrance, selon Unifrance, la Chine est devenue le premier marché d’exportation des films français en 2014, avec  films et plus de 17 millions d’entrées, merci Lucy et Adèle.

« Le cinéma français peut-il franchir la grande muraille? »

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